Aujourd’hui acheté
Dans notre maison minuscule il y a peu d’objets que nous avons acheté neufs.
Le fauteuil, le meuble à tiroir, les étagères, trouvés dans la rue. La table, les chaises, la commode, récupérés. Le tapis, le canapé, le lit d’enfant (qui sert de coffre à jouet), les poufs, offerts. La bibliothèque, la table basse, l’autre table, chinés. Et puis, quand même, achetés neufs : le grand matelas pour le sommeil partagé, le bureau, le meuble d’apothicaire, le hamac, les tabourets.
Vivre dans la maison minuscule prolonge l’évolution de mon rapport aux objets, et à leur possession. Depuis quelques années, par conviction politique et par goût, je fais attention à ce que j’achète, selon des critères écologiques et sociaux. Aujourd’hui c’est, en plus, l’espace qui vient me limiter : par exemple, moi qui n’ai jamais imaginé ma maison autrement que croulant sous les bouquins, je n’en ai pas la place. La bibliothèque municipale devient alors une extension de ma bibliothèque, je vais essayer de lui donner les livres dont je n’ai pas l’utilité quotdienne, et lui suggérer davantage d’achats. J’aime assez ces limites qui nous obligent à ne garder que l’utile, voire l’essentiel. Bientôt une autre limite, économique, se fera plus contraignante, puisque le Chapeauté arrivera en fin de droits tout en restant père au foyer pendant que je réduirai mon temps de travail.
(C’est le contraire de la précarité, puisque nous l’avons choisi, et que la situation est réversible.)
J’ai découvert les 366 réels à prise rapide de Raymond Queneau grâce à Lyjazz. Il s’agit d’écrire quelques lignes par jour, tous les jours, en commençant par une expression (répertoriée dans un calendrier perpétuel). Je vais essayer d’être régulière !
Noël tout simplement
Le Chapeauté ne voulait pas fêter Noël en famille cette année, trop de kilomètres et de chambardement pour une jeune belette et ses parents ensommeillés. Mais quelques jours avant, sa soeur et moi lui ayant redit notre envie de nous retrouver, il a déniché la sienne.
Un Noël préparé en quelques jours, pris comme par surprise. Nous voilà dix, trois petites familles et l’arrière-grand-mère soudain réunis. Un repas moins raffiné qu’à l’ordinaire, plus digeste et délicieux, chacun a apporté un plat. Des cadeaux plus simples aussi, quelques livres, un cadre pour une photo choisie avec soin, des gourmandises, des habits tricotés par la grand-mère. Une fillette de sept ans heureuse et émue de découvrir sa toute petite cousine, murmurant d’une voix tremblante en la tenant dans ses bras « … Ca me fait des émotions … », des balades en amoureux dans le village d’enfance du Chapeauté, la tisane prise chez l’arrière-grand-mère sur la route du retour le lendemain, et moi qui me surprend à me sentir à ma place, dans cette famille qui n’est plus seulement celle de mon amoureux mais aussi celle de ma fille, où la chaleur s’exprime peu mais où le respect pour les choix de chacun est acquis.
Je lis et relis Jean Sur
Le secret du monde moderne est là : ceux qui le bâtissent et le dirigent le haïssent et se haïssent de le bâtir et de le diriger. Ils le construisent contre les autres parce qu’ils le construisent contre eux-mêmes. Ils n’ont pas honte d’en tirer profit : ils en tirent profit pour avoir honte. C’est pourquoi les protestations humanitaires, les indignations vertueuses, les interpellations moralisantes ne sont pas seulement inutiles : elles sont perverses. C’est du petit bois pour la haine de soi. Mais alors ? Alors, deux solutions. Ou bien vous parvenez à atteindre dans un champion de la modernité le cœur même de sa contradiction, c’est-à-dire, en quelque sorte, la salle des coffres symbolique de son esprit : cette effraction ne résout rien, mais elle a le mérite de dénuder le vrai problème et de disqualifier une fois pour toutes, aux yeux de votre interlocuteur et aux vôtres, les alibis foireux et les apitoiements baveux. En cela, elle est très utile. Elle suppose, il est vrai, une capacité d’amitié et d’indifférence dont tout le monde ne dispose pas tous les jours. Ou bien, calmement, tranquillement, vous laissez tomber, c’est-à-dire que vous mettez toute votre patience, toute votre intelligence, tout votre cœur à vous fabriquer une existence qui s’écarte autant qu’il est possible de la fumisterie mondialisée. Vous vivez alors comme en transit, parmi de nobles déceptions amoureuses et des amitiés sauvages. Vous êtes triste, un peu, mais vous vous décongelez, vos rêves sortent prudemment de prison.
Engrais verts