Y a t’il une vie avant la retraite ?
Chu disait ici qu’elle aimait son travail et qu’elle ne voyait pas trop l’intérêt de manifester pour la retraite.
S’ensuit une discussion dans les commentaires, où je participe trois fois, et où de toute évidence, je n’ai pas été claire (ce qui m’agace au plus haut point, du coup, je fais des fautes à la pelle).
Du coup, comme ça me fait l’occasion d’un billet à peu de frais, et que j’ai envie de savoir ce que vous en pensez, je vous remets en forme ce que j’ai écrit là bas.
—
La retraite, et avant ?
Je fais toutes les grèves, parfois les manifs, tout le temps les AG (encore un article pour Voldemag), je milite, j(e m)’informe, je discute. Et pourtant, les retraites, selon moi, c’est un faux combat. Disons un combat de solidarité, pour les prochains, là, pour ma mère et mes collègues qui croyaient arriver au bout.
Mais je partage la citation qu’elle fait du Salaire de la peur,
La vraie question ce n’est donc pas celle de la retraite (et de quand et combien) mais bien celle du travail, de ses conditions et de son obligation.
On ne peut pas continuer – durant une vie entière – à faire autant de sacrifices, à foutre sa vie en l’air avec le faux espoir d’avoir un jour des vacances éternelles tous frais payés. La vie ne commence pas à 65 ans pas plus qu’elle ne commençait à 60.
Je suis un peu dans la situation idyllique de Chulie, un travail que j’apprécie, qui me laisse du temps en dehors, qui ne me poursuit guère quand je n’y suis pas. Le problème, c’est pas de savoir s’il y aura une vie après la retraite, mais qu’il y en ait une avant, non ?
La retraite, ça me semble parfois la carotte pour supporter des boulots inutiles, fatigants, mutilants parfois, abrutissants, avec des horaires à la con … Mais on a des retraites – et des congés payés, alors on supporte.
J’aime pas qu’on supprime la carotte. Mais c’est pas ça le vrai problème selon moi. Le problème c’est les conditions de travail, et les emplois eux-mêmes parfois.
Chacun sa merde, chacun son destin ?
J’aimerais que le débat sur les retraites permette de réfléchir à ces questions là. Pour moi, le ON, il est collectif, il ne s’agit pas de dire à chacun « tu es responsable de ton boulot de merde, t’as qu’à reprendre tes études, changer de boulot, être plus combatif ». Cette « responsabilisation » des travailleurs (mais aussi des malades, des personnes âgées …), je la connais, elle me dégoûte et je la combats. (Voir le dossier de Sciences humaines sur l’autonomie à ce sujet par exemple)
Ce que je dis, c’est que le combat pour la retraite ne doit pas faire oublier qu’il y a une réflexion et une lutte à mener sur le travail, sur son sens, sur ses conditions. J’ai été caissière, vendeuse « avec ses phrases prédécoupées à dire », libraire avec un patron tyrannique … Dans ses trois cas, j’aurais pas pu imaginer faire ce boulot toute ma vie et je sais que certains vont le faire, parce qu’eux n’ont pas le choix. Mais est-ce qu’on a vraiment besoin de caissières, besoin de supermarchés ? Est-ce qu’on peut accepter que les patrons aient le pouvoir de faire venir leurs employés deux heures en début puis deux heures en fin de journée, avec rien entre les deux ? Et ça, c’est un chantier collectif, pas une question individuelle de « ah oui mais t’avais qu’à être plus ambitieux aussi ».
Ah oui mais si on supprime les emplois de merde, tout le monde va être chômeur.
On supprime des tonnes de postes de profs par exemple (ce qui fait que l’état s’empêche de suivre ses propres préconisations en terme d’élèves par classe, et on voit ce que ça donne), on manque d’infirmières, de médecins, de « travailleurs sociaux » au sens large, d’aide-soignants … Aujourd’hui des bacs + 5 dans la fonction publique squattent les concours de niveau C (bac ou brevet). Et c’est comme ça partout. Davantage de postes dans les boulots plus qualifiés ferait aussi un appel d’air.
Ensuite un supermarché par exemple, c’est pas des emplois créés, c’est des emplois qui disparaissent. Supprime le supermarché, et on peut espérer que la « chaîne » qui le remplaçait avant se recrée. Lire par exemple à ce sujet Jacquiau : http://www.france.attac.org/spip.php?article4076
Vu le niveau de formation moyen des caissières (qui est passé du brevet à bac + 2 je crois), on n’a pas forcément besoin de former ou de « responsabiliser » davantage. Mais de toutes façons, si je pouvais dire à mes élèves : oui y a du boulot, oui pour tel concours si vous bossez vous serez reçus, oui on recrute ailleurs que pour être poseuse d’ongles, je pense qu’ils seraient peut-être moins défaitistes quand à leur propre sort. Parce qu’aujourd’hui, il y a forcément des perdants, et que certains se savent mal partis, très tôt.
C’est mathématique (et pourtant c’est de la socio) : dans une société qui laisse la moitié des gens sur le carreau (si on accumule ceux qui font un boulot purement alimentaire, non choisi, qui les use, et ceux sont non actifs par obligation), quels que soient les mérites de ceux qui s’en sortent ou ne s’en sortent pas, il y aura toujours une moitié écrasée. Et si quelqu’un de la moitié écrasée « se responsabilise » on va dire (mais je ne cautionne pas le terme) et passe dans la moitié « épanouie », quelqu’un fera le chemin inverse. En gros.
Les trajectoires individuelles cachent la misère globale.
Et c’est pour ça que le débat sur les retraites est, selon moi, insuffisant, et que c’est le travail qu’il faut questionner. Ensemble.

Engrais verts