La vie dans les livres
Quand j’étais gamine, je lisais énormément.
Je lisais en prenant le petit déjeuner, je lisais en me brossais les dents, aux toilettes, dans la rue en marchant jusqu’à l’école, je planquais mes livres sous la table quand j’avais fini les exercices, je quittais la table le plus tôt possible pour lire, je lisais à la place de faire la sieste et dans mon bain, je m’endormais en lisant.
Ma mère s’est un peu inquiétée, je crois. Mon père aussi, mais il faisait pareil. D’autant plus ?
Est-ce que je fuyais la réalité ? Est-ce que je me retranchais dans les livres (en compagnie du chat) parce qu’ils me faisaient moins peur que les humains qui m’entouraient ? Est-ce que j’étais si peu douée pour la vraie vie que je me réfugiais dans la fiction ?
Car oui, je ne lisais, et c’est resté vrai jusqu’à il y a très peu, que de la fiction, et un peu de tout : théâtre, nouvelles, roman, contes, livres pour enfants, horreur, polar, fantastique, SF, classiques, contemporains, livres kleenex et œuvres intemporelles, j’ingurgitais tout en vrac, et ne faisais le tri qu’à partir de la deuxième ou troisième lecture.
Avec la bibliothèque de mes parents, à laquelle j’ai depuis toujours eu accès librement, j’avais de quoi faire, un millier de livres ? Plus ? Et puis, à partir du collège, le CDI. Où j’empruntais à tour de bras, et parfois sans le signaler – quand j’avais dépassé mon nombre d’emprunts autorisés (du coup quand un élève « vole » un livre j’ai une indulgence de vieille complice).
Oui, je fuyais la réalité, il m’était plus facile de bouquiner dans mon coin que d’affronter le rejet possible de mes congénères, mon malaise face au jeu social auquel je ne pigeais rien sauf que j’y risquais gros, la haine de moi que j’en ressentais ensuite.
Mais pas seulement.
La fiction est une porte, pas un passage à sens unique. Elle nous aide à fuir la réalité, elle nous permet d’y entrer aussi.
Je me suis construite avec les bouquins que j’ai lus. Tout ce que je savais de l’amour à 10 ans, je l’avais compris dans Cyrano de Bergerac, et à 15, avec Belle du seigneur. Tout ce que je connaissais de l’amitié, je le devais à Tom Sawyer, à Ça, à Shakespeare, et de la fraternité, à La Virevolte, aux Malaussène ou à la Saga des enfants Tillermann.
Aujourd’hui je lis moins, même si je lis toujours beaucoup et que je me suis débrouillée pour que ça fasse partie de mon boulot. Je connais l’amitié, l’amour, l’engagement de première main, mais je crois que cette expérience est d’autant plus riche, intimement, profondément vécue qu’elle a été préparée par leurs lectures.
Et de temps en temps je reconnais un camarade venu de la même histoire, des mêmes histoires. On fait partie de la même bande, avec un gars qui a décidé de vivre toujours dans les arbres et un quatuor d’enfants perdus mais déterminés.
Tombés dans la marmite quand on était petits, jamais sortis, et pour quoi faire ? Nous sommes des amphibies heureux.
Portrait
Pour les besoins d’un truc secret, j’ai fait un portrait en pointillés. Qui joue ?
Elle est toute petite, et toute fine, on dirait un lego.
Elle a deux chiens, un cocker et un westie, un cheval et deux chats.
Elle écoute les Doors, Brel et Mercedes Sosa.
Elle connait tous les noms des plantes.
Elle boit des litres de thé, et mange des nounours en guimauve recouverts de chocolat.
Elle aime les bouquins, l’Argentine et son grand jardin.
Gègène
Dans mon village, il y a avait un vieux garçon du nom d’Eugène. Mais tout le monde l’appelait Gègène ou « La paix », parce que c’était ainsi qu’il saluait.
« Bonjour Gègène !
_ La paix, Docteur ».
Il habitait sur la place de l’église une ancienne épicerie, mal chauffée, dont les caves étaient toujours inondées. Un tuyau vomissait des hectolitres dans la rigole devant sa maison. Il vivait sur le perron de sa maison, davantage qu’à l’intérieur. Ses deux chats, prénommées Zézette et Kékette, il les nourrissaient aussi là. Et le dimanche matin, il alpaguait tous ceux qui passaient devant chez lui pour aller à l’église : « Les cloches, les cloches … j’les entends aussi bien d’ici les cloches ! De ma fenêtre, que j’écoute la messe ! »
Il avait toujours été là, avant le docteur, l’instit, le curé. Il ne paraissait pas vieux pourtant, sur son visage perpétuellement bronzé seules quelques rides, profondes mais peu nombreuses, trahissaient son âge. Il ne portait ni la moustache ni la barbe, et il irradiait de lui, même immobile, une nette impression de vigueur.
Il a été la première personne de mon entourage dont j’ai appris la mort, en revenant d’un camp scout il me semble. Il avait toujours été là, avant l’instit, avant le curé, et même si je ne le connaissais pas, un vide s’est creusé. L’épicerie où il vivait a été rénovée en quelques mois, c’est une maison avec du crépi aujourd’hui. Pourtant à chaque fois que je regagne le village de mon enfance, je jette en coup d’œil devant chez Gègène. La paix …
Engrais verts