Les sanctions
Je mets un point d’honneur à ne pas punir les élèves, mais à les sanctionner.
La punition est une histoire de vengance, et de fous-moi-la-paix-que-je-ne-t’entende-plus.
La sanction a une fonction éducatrice et (triplement*) réparatrice. Elle est en rapport avec les faits reprochés. Parfois c’est simple : un élève abîme du matériel, on lui demande de le réparer. Parfois c’est plus compliqué : un élève qui oublie régulièrement ses affaires, ou qui se montre insolent au moment M, comment réparer cela ?
Il n’y a souvent qu’un petit pas entre la sanction et la punition. Parfois, une explication.
La sanction doit être comprise. C’est la grande difficulté : parfois, l’élève ne comprend pas ce qu’on lui reproche. Je ne parle de provocation, ou de code d’honneur adolescent, où l’élève résiste à reconnaître qu’il a eu tort, mais bien d’occasions où l’on voit l’élève réellement essayer de piger pourquoi il est dans le bureau du proviseur, et ne pas y arriver. Désarmant …
Dans ce cas-là, la sanction elle-même peut être de chercher à lui faire comprendre le problème. Ce n’est jamais gagné d’avance, on court le risque de la leçon de morale, de la psychologisation – alors qu’on n’en a pas les compétences.
Quand je colle un élève deux heures, j’en passe le double à essayer de trouver une sanction adaptée. Comprenez que je ne colle pas souvent !
*Triplement car la sanction doit renouer le lien du sanctionné envers la règle, envers le groupe, envers lui même.
Si un génie apparaissait
et voulait bien exaucer un voeu, un seul, mais un voeu égoïste, du genre changer un truc chez moi, je ne lui demanderais pas cinq cm de plus ou dix kilos de moins, ni même d’être plus intelligente, ou plus jolie, ou plus drôle ou plus dynamique, je lui demanderais de m’ôter le super-pouvoir qui consiste à mettre environ mille ans à digérer des broutilles.
En général il s’agit de conflits. Je ne cherche pas à les éviter, mais à les rendre constructifs : la communication non-violente aide, mais ne fait pas non plus de miracle ; et dans mon métier, avec les ados, il est inévitable que des conflits surgissent, que je rappelle les règles, et qu’ils en soient frustrés ; qu’ils le prennent parfois de haut, ou qu’ils se mettent en colère ; tout cela est normal et fait partie de mon métier, et peut-être de la vie en général.
Sauf qu’après un conflit de ce genre, donc mineur, eh bien je me remets en question, je rumine, je refais la scène, je m’énerve, je m’attriste … et cela peut durer des heures. Puis cela s’espace, quelques bouffées me reviennent pendant quelques jours, parfois (en cas d’agression ou d’un évènement vécu comme tel) pendant des mois.
Si un génie apparaissait, je lui demanderais la capacité de passer à autre chose plus vite, quand ça n’en vaut pas la peine.
Prof-doc ou dame du CDI ?
C’est ma quatrième année d’exercice de ce métier de prof-doc (dont deux ans de remplacements).
Je commence à avoir une vision de mon métier, c’est-à-dire un engagement.
Mon dernier billet m’a valu des retours élogieux : cela m’a fait plaisir, mais cela m’a interrogée aussi. En creux, dans ce billet, se dessine le portrait d’une femme qui n’est plus vraiment prof-doc, mais animatrice de lecture, assistante sociale, oreille amicale, lutin à services multiples, voire pionne … bref, « dame du cdi », fonction multiple et floue s’il en est.
On peut me reprocher, à raison, de contribuer ainsi au bordel qui règne dans la profession. J’ai construit ce décalage. Mais pour l’expliquer, il faut d’abord que vous sachiez quel est le rôle officiel d’un prof-doc.
Le prof-doc est, au sein d’un établissement scolaire, le spécialiste de l’information. Il gère le CDI, qui n’est pas une bibliothèque mais un centre de ressources ; son rôle pédagogique est celui d’un prof de sciences de l’information et de la communication. Il a parfois des heures de cours dans l’emploi du temps des élèves, surtout en collège, mais le plus souvent, on fait appel à lui ponctuellement, en début (recherche d’information) et en fin de séquence (traitement de l’information), ou sur des modules particuliers (TPE par exemple). S’il y en a que j’ai déjà perdus, dites-le-me-le. Le CDI est avant tout une salle de travail spécialisée, comme peut l’être le laboratoire de langues : il permet aux élèves de se former à la recherche documentaire et informationnelle.
Le CDI ne peut pas être une permanence : il doit pouvoir être réservé en priorité aux élèves qui y ont cours (et donc fermé aux autres). De plus, il peut accueillir en général une classe maximum (35 élèves), alors que la permanence doit pouvoir accueillir tous les élèves qui n’ont pas cours. Le risque est grand, quand un prof-doc accepte (plus ou moins sous la contrainte) qu’un élève vienne au CDI sans « raison sérieuse », qu’on lui demande ensuite de servir de permanence, en fermant celle-ci (la vie scolaire étant souvent submergée par l’administratif).
(Dans mon lycée, il y a en tout 1000 élèves, un CDI de 30 places, un foyer de la même capacité, et pas de salle de permanence. Il n’y a pas de préau non plus, les élèves qui n’ont pas cours sont donc ou dehors, ou dans les couloirs et les escaliers. La salle de permanence est en construction, mais la situation perdure depuis plusieurs années.)
La promotion de lecture-plaisir est une mission de plus en plus secondaire du prof-doc. En théorie du moins : teneur du CAPES de documentation et de sa préparation, professeurs documentalistes cités par les médias … En réalité, c’est un axe fort du travail, surtout en collège, mais pour combien de temps ?
Sachant tout cela, ayant passé un concours difficile me consacrant comme professeur d’info-doc, croyant par ailleurs que la formation aux médias est essentielle dans la construction de la citoyenneté, pourquoi est-ce que j’accepte d’être « la dame plutôt cool du CDI » ?
Je vais devoir développer davantage une autre fois, mais rapidement, et sans modestie aucune , je dirais cela : je vois la même différence entre prof-doc et éducateur que Martin Winckler entre médecin et soignant.
J’ai croisé il y a quelques temps un jeune généraliste très sûr de son rôle : ni psy, ni marabout, seulement médecin. Pas question de donner un placebo ou de l’homéopathie. Médecine basée sur les preuves, relation cordiale au patient, mais avant tout, la science. Je comprends sa position, d’autant qu’il mettait en avant son sentiment de ne pas être compétent s’il sort de son rôle strict de médecin. Mais je crois qu’un soignant reçoit forcément davantage en charge, sans cesser d’être médecin.
Je suis prof-doc, c’est mon domaine de compétence. Mais en face de moi, j’ai des êtres humains qui ne sont pas seulement des élèves, et je ne suis pas seulement prof. Quand la demande n’est pas de ce ressort, j’essaie de renvoyer les élèves vers le professionnel compétent : assistant social, infirmier scolaire, conseillère d’orientation-psychologue … Sauf que quand ils se tournent vers moi, les élèves, il n’est pas dit qu’ils se tourneraient vers d’autres, du moins dans un premier temps. C’est moi qui suis là (et je suis là tous les jours … alors que les « spécialistes » sont là une demi-journée ou deux par semaine). Et, au-delà de ma mission disciplinaire (que je prends très au sérieux), j’ai une mission plus large, une mission d’éducateur. Or pour remplir cette mission, le CDI doit être un lieu ouvert et accueillant, même pour les élèves qui ne sont pas à l’aise avec les codes scolaires (et leurs camouflages : quand on exige une « raison sérieuse », les élèves bien intégrés savent très bien les inventer).
Il m’arrive souvent de ne pas me sentir compétente dans ces autres rôles. Je parle beaucoup avec mes collègues de la situation des élèves, de ce que je perçois, de ce qu’ils me disent, avec leur accord. Et il serait bien plus reposant de n’être « que » prof-doc – même en prenant en compte que je me battrais davantage avec les collègues, les élèves, leurs parents, l’administration. Mais ça aurait moins de sens aussi.
En écrivant, comme souvent, je me rends compte que tout n’est pas aussi clair que je le croyais … D’autres ruminations sont à prévoir !
Engrais verts