La bouseuse

La vie à la campagne pour les nuls
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Parcours chaotique

  • 21 mars 2011 7 h 24 min

J’étais une excellente élève. Brillante en lettres, très bonne en histoire-géo, en langues, bonne en sciences. On a tenté de m’envoyer en S, « puisque j’avais le niveau », en négligeant le fait que je l’avais davantage encore pour faire L, mais j’étais (déjà) têtue et j’ai donc passé, avec les honneurs, un bac littéraire.

Je ne savais pas ce que je voulais faire ensuite. Le journalisme m’attirait, et l’édition, mais je voyais ces milieux comme trop fermés, élitistes, et – on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans – trop loin de mon amoureux. J’ai fais deux jours en fac LEA, langues étrangères appliquées, et puis je suis allée toquer à la porte de la prépa lettres qui avait accepté mon dossier quelques mois auparavant, mais qui avait démarré depuis quelques semaines sans que je donne des nouvelles. Ils m’ont prise.

Un mois après la rentrée de la deuxième année, j’ai claqué la porte. Je faisais pourtant partie du peloton de tête, mais je ne supportais plus la charge de travail, ni la pression – réduite, c’était une petite prépa, mais réelle.

Je suis allée en lettres, à la fac. En même temps, j’ai démarré une année d’espagnol, vite abandonnée. L’année suivante, en licence de lettres, j’ai doublé avec psycho, et abandonné à nouveau. Puis j’ai passé ma maîtrise, non à Madrid comme prévu mais toujours dans la même ville, et vu tous mes collègues partir en IUFM pour devenir professeur de français ou instituteur. Moi je ne voulais pas, mais je ne savais pas ce que je voulais.

Je suis partie. J’ai fait une licence d’éco-droit, destinée à nous préparer « aux concours ». C’était vague, et vaste. Mes collègues, cette fois, voulaient bosser pour les mairies, pour les prisons, surtout ne pas trop s’éloigner de chez eux, gagner leur vie. Dans la foulée, moi, toujours amoureuse des livres, j’ai passé des concours des bibliothèques, et le Capes de documentation, pour voir. J’ai été admissible à ce dernier, mais j’ai échoué aux oraux, tout à fait normalement, c’était la première fois que je voyais le logiciel (central dans une des épreuves).

Comme beaucoup de gens de ma génération (et hélas pas mal d’élèves encore aujourd’hui), je n’avais jamais vu un professeur documentaliste dans ses œuvres, n’avait jamais eu de cours de sa part (dont je me souvienne du moins). Je me suis dit que puisque Capes et circulaire de mission il y avait, tout avait changé, le travail était reconnu, par les collègues, les élèves et les parents, cela n’aurait rien à voir.

J’ai passé et réussi le Capes, bien placée. Lors de mon stage les professeurs « de disciplines » m’ont demandé fréquemment de faire les photocopies ou de réparer les imprimantes, je me suis dit qu’ici de mauvaises habitudes avaient été prises, que l’équipe était vieillissante, davantage bibliothécaires que pédagogues. Puis j’ai été en poste, TZR – remplaçante bouche-trou, dans le jargon – pendant deux ans.

J’ai pris une année sabbatique. J’ai été bénévole dans deux fermes bio : l’une en maraîchage et volailles, l’autre en biquettes et pélardons. Le bonheur. Mais aussi, des conditions de vie proches du dénuement, mais librement choisies.

Le Chapeauté a décidé d’abandonner l’informatique. J’ai repris, eu un poste fixe. J’aime ce métier, j’y mets du sens, même si un millier de choses m’agacent ou m’exaspèrent. J’y ai encore beaucoup à faire et beaucoup à apprendre. Mais je crois aussi que d’ici une dizaine d’années il n’existera sans doute plus.

Alors je me pose la question : quelle sera la prochaine étape ?

 

Prof-doc ou dame du CDI ?

  • 29 novembre 2010 12 h 01 min

C’est ma quatrième année d’exercice de ce métier de prof-doc (dont deux ans  de remplacements).

Je commence à avoir une vision de mon métier, c’est-à-dire un engagement.

Mon dernier billet m’a valu des retours élogieux : cela m’a fait plaisir, mais cela m’a interrogée aussi. En creux, dans ce billet, se dessine le portrait d’une femme qui n’est plus vraiment prof-doc, mais animatrice de lecture, assistante sociale, oreille amicale, lutin à services multiples, voire pionne … bref, « dame du cdi », fonction multiple et floue s’il en est.

On peut me reprocher, à raison, de contribuer ainsi au bordel qui règne dans la profession. J’ai construit ce décalage. Mais pour l’expliquer, il faut d’abord que vous sachiez quel est le rôle officiel d’un prof-doc.

Le prof-doc est, au sein d’un établissement scolaire, le spécialiste de l’information. Il gère le CDI, qui n’est pas une bibliothèque mais un centre de ressources ; son rôle pédagogique est celui d’un prof de sciences de l’information et de la communication. Il a parfois des heures de cours dans l’emploi du temps des élèves, surtout en collège, mais le plus souvent, on fait appel à lui ponctuellement, en début (recherche d’information) et en fin de séquence (traitement de l’information), ou sur des modules particuliers (TPE par exemple). S’il y en a que j’ai déjà perdus, dites-le-me-le. Le CDI est avant tout une salle de travail spécialisée, comme peut l’être le laboratoire de langues : il permet aux élèves de se former à la recherche documentaire et informationnelle.

Le CDI ne peut pas être une permanence : il doit pouvoir être réservé en priorité aux élèves qui y ont cours (et donc fermé aux autres). De plus, il peut accueillir en général une classe maximum (35 élèves), alors que la permanence doit pouvoir accueillir tous les élèves qui n’ont pas cours. Le risque est grand, quand un prof-doc accepte (plus ou moins sous la contrainte) qu’un élève vienne au CDI sans « raison sérieuse », qu’on lui demande ensuite de servir de permanence, en fermant celle-ci (la vie scolaire étant souvent submergée par l’administratif).

(Dans mon lycée, il y a en tout 1000 élèves, un CDI de 30 places, un foyer de la même  capacité, et pas de salle de permanence. Il n’y a pas de préau non plus, les élèves qui n’ont pas cours sont donc ou dehors, ou dans les couloirs et les escaliers. La salle de permanence est en construction, mais la situation perdure depuis plusieurs années.)

La promotion de lecture-plaisir est une mission de plus en plus secondaire du prof-doc. En théorie du moins : teneur du CAPES de documentation et de sa préparation, professeurs documentalistes cités par les médias … En réalité, c’est un axe fort du travail, surtout en collège, mais pour combien de temps ?

Sachant tout cela, ayant passé un concours difficile me consacrant comme professeur d’info-doc, croyant par ailleurs que la formation aux médias est essentielle dans la construction de la citoyenneté, pourquoi est-ce que j’accepte d’être « la dame plutôt cool du CDI » ?

Je vais devoir développer davantage une autre fois, mais rapidement, et sans modestie aucune , je dirais cela : je vois la même différence entre prof-doc et éducateur que Martin Winckler entre médecin et soignant.

J’ai croisé il y a quelques temps un jeune généraliste très sûr de son rôle : ni psy, ni marabout, seulement médecin. Pas question de donner un placebo ou de l’homéopathie. Médecine basée sur les preuves, relation cordiale au patient, mais avant tout, la science. Je comprends sa position, d’autant qu’il mettait en avant son sentiment de ne pas être compétent s’il sort de son rôle strict de médecin. Mais je crois qu’un soignant reçoit forcément davantage en charge, sans cesser d’être médecin.

Je suis prof-doc, c’est mon domaine de compétence. Mais en face de moi, j’ai des êtres humains qui ne sont pas seulement des élèves, et je ne suis pas seulement prof.  Quand la demande n’est pas de ce ressort, j’essaie de renvoyer les élèves vers le professionnel compétent : assistant social, infirmier scolaire, conseillère d’orientation-psychologue … Sauf que quand ils se tournent vers moi, les élèves, il n’est pas dit qu’ils se tourneraient vers d’autres, du moins dans un premier temps. C’est moi qui suis là (et je suis là tous les jours … alors que les « spécialistes » sont là une demi-journée ou deux par semaine). Et, au-delà de ma mission disciplinaire (que je prends très au sérieux), j’ai une mission plus large, une mission d’éducateur. Or pour remplir cette mission, le CDI doit être un lieu ouvert et accueillant, même pour les élèves qui ne sont pas à l’aise avec les codes scolaires (et leurs camouflages : quand on exige une « raison sérieuse », les élèves bien intégrés savent très bien les inventer).

Il m’arrive souvent de ne pas me sentir compétente dans ces autres rôles. Je parle beaucoup avec mes collègues de la situation des élèves, de ce que je perçois, de ce qu’ils me disent, avec leur accord. Et il serait bien plus reposant de n’être « que » prof-doc – même en prenant en compte que je me battrais davantage avec les collègues, les élèves, leurs parents, l’administration. Mais ça aurait moins de sens aussi.

En écrivant, comme souvent, je me rends compte que tout n’est pas aussi clair que je le croyais … D’autres ruminations sont à prévoir !