La dernière gifle
Quand j’avais quinze ans, ma mère m’a giflée pour la dernière fois.
On se disputait, dans la buanderie. Elle m’a giflé une première fois, ça n’a pas coupé court à la dispute, elle a levé la main à nouveau, et quelque chose en moi d’animal s’est révolté. J’ai repoussé sa main, qui est venue cogner sa mâchoire. Nous nous sommes regardés, interloquées, et nous avons fondu en larmes, et je me souviens que nous nous sommes prises dans les bras l’une de l’autre. Et puis, bouleversée, je me suis réfugiée dans ma chambre.
Quelques minutes plus tard, mon père et ma mère sont arrivés, hurlant. Mon père du doigt retroussait la lèvre de ma mère pour découvrir l’égratignure qu’elle avait à la mâchoire, me montrer ce que j’avais fait. Criant qu’ils ne seraient pas des parents battus, qu’ils ne me laisseraient pas faire.
Cela fait quinze ans que j’ai honte d’avoir frappé ma mère. Que quand le mot même de « honte » vient dans une conversation, je repense à cet épisode et je me racornis. Comment ai-je pu. Même si elle me giflait. Même si elle m’humiliait. Frapper ma mère.
Et puis ce matin, je me suis rendue compte que je n’avais jamais levé la main sur elle. Elle, si, et j’ai eu un geste de défense, sans volonté de faire mal, juste d’empêcher la gifle.
J’avais quinze ans et j’étais là, mais c’est le récit que mes parents ont fait que j’ai cru, et pas ce que j’avais vécu. J’avais quinze ans et depuis quinze ans je porte la honte d’avoir frappé ma mère, ce qui n’est pourtant jamais arrivé.
Je crois que je commence à comprendre Virgin Suicides.
(J’ai un travail monstre à faire, et je le fais, vis-à-vis de ma mère. Je me sens souvent mesquine, puérile, mauvaise, en colère. C’est difficile. Mais j’avance, je crois. Et accessoirement j’ouvre une nouvelle catégorie sur le sujet.)
Alors ?
Alors c’est doux et merveilleux.
Parfois.
Alors c’est harassant, alors c’est épuisant, alors c’est la chose la plus difficile que j’ai faite de ma vie.
Souvent.
Entremêlés, le plus grand miracle et la banalité la plus plate. Un nouvel être au monde, qui n’existait pas et qui maintenant existe, et grandit sous nos yeux, quel mystère, quelle chance incroyable. Et aussi : les couches à changer, le linge à laver, les rots à traquer, le lait à tirer, les biberons à laver, le ménage à faire.
Ces secondes hors du temps : le premier sourire, les gazouillis, le moment où on la voit comprendre que c’est son poing à elle et qu’elle peut le faire bouger, les bouffées d’amour qui mettent les larmes aux yeux.
Et le quotidien tellement présent, tellement envahissant. La difficulté de trouver une pensée à soi au milieu des automatismes laver-ranger-manger-changer-dormir …La difficulté, la douleur sont là, non dans les tâches en elles-mêmes, mais dans leur manière de phagocyter la pensée. ( Lire La femme gelée d’Annie Ernaux)
Ne pas être que parent. penser à l’autre, à soi, aux amis, aux élections, au travail. Un peu. Quand on peut.
Rire de sa naïveté d’avant, quand on croyait que les parents débordés ne connaissaient pas l’écharpe, le cododo, l’allaitement à la demande.
Se demander quand on trouvera le temps d’écrire, pour de bon. Se rappeler qu’avant, l’absence d’un enfant prenait toute la place.
Ne rien regretter.
(Je crois que je ne vous parlerai pas beaucoup d’elle.)
Aujourd’hui tentative de liberté
J’ai longtemps eu ce fantasme un peu puéril de partir et de tout recommencer à zéro, loin, où personne ne me connaîtrait, peut-être même sous un faux nom. Là-bas j’aurais de ne faire aucun faux pas, de me réinventer à partir de rien. Je ne serais plus frileuse ni peureuse, mon rire serait cristallin, et accessoirement personne ne saurait que j’ai entretenu une passion coupable pour MC Solaar à 13 ans. Pas d’attache, pas de passé, l’infini des possibles.
Avoir un enfant c’est aussi renoncer totalement à cette illusion. Si la vie me fait la gueule, si mon boulot m’emmerde, si le Chapeauté me déçoit, je ne peux pas plus imaginer claquer la porte, à cause de ou grâce à ce petit être qui nous relie, pour de bon. Non qu’on ne puisse se séparer quand on est parents, mais on est tenus d’essayer de garder une relation pas trop pourrie.
Et même si je coupais toutes ces attaches, il en resterait une, celle qui me lie à la belette.
Heureusement, ma vie me plaît, mon boulot ne me déplaît pas, le Chapeauté est un écureuilà l’oeil de lynx (si t’as pas compris tu ne peux guère deviner), et j’aime fort la belette.
Heureusement.
J’ai découvert les 366 réels à prise rapide de Raymond Queneau grâce à Lyjazz. Il s’agit d’écrire quelques lignes par jour, tous les jours, en commençant par une expression (répertoriée dans un calendrier perpétuel).
Engrais verts