Les petites choses
Odette, la voisine nonagénaire, a une nouvelle locataire, une ponette pie-alezan. Les premiers jours, quand je sortais, celle-ci restait sur l’oeil, prête à se sauver ou à montrer les dents, maintenant elle s’est faite à nos va-et-viens erratiques. Ce soir, quand j’allais fermer aux bêtes, elle se roulait dans ce coin du terrain que l’herbe a abandonné à la boue.
La volaille était encore dans le jardin, sur le foin un seul oeuf, maigre récolte. Il faudra chercher peut-être si l’une ou l’autre poule n’a pas élu un pondoir mieux caché. Aubergine a renoncé à couver et je n’ai plus à la déloger pour attraper les oeufs tiédis à la chaleur de son ventre. Les poules arrivent en file indienne pour rentrer au poulailler, le canard s’immisce dans leur défilé et s’éloigne à grands cris grinçants quand il me voit.
Hier sans chercher j’ai vu trois trèfles à quatre feuilles, aujourd’hui je les guette et n’en trouve aucun, mais le myosotis fleurit partout et l’euphorbe éclaire la prairie de son vert tendre. J’ai appris l’autre jour le nom des fleurs violettes dont K. et moi avions souri en mars, les pervenches, mais aujourd’hui il n’en reste que les feuilles et c’est un autre nom qu’il faudrait découvrir, des fleurs bleues en grappe, peut-être des campanules. Philibert décidément ne veut pas rentrer dans sa cabane et s’attarde autour du poulailler. Quand je m’approche, il se réfugie sous le noisetier, ce sera pour plus tard. Je reviens sur mes pas et la ponette en me voyant exécute quatre foulées de galop et un petit saut pour franchir le fossé. Je lui donne un morceau de pain dur en guise de salut et je rentre dans la maison aux airs de pépinière, sous l’impulsion du Chapeauté se multiplient les godets de pieds de tomate, basilic et coriandre.
Ces jours-ci, la vie m’est rugueuse. Les raisons sont floues et peu glorieuses, je me retiens de les exposer ici, de peur de me faire honte avec une litanie de pleurnicheries à deux sous, de frustrations d’enfant gâtée, moi qui ai tant. Alors les mots me manquent et je ne sais plus rien écrire du tout, les mails restent en suspens, les timbres loin des enveloppes. Mélancolie saisonnière, je me raccroche aux bourgeons, aux souvenirs et aux sourires, au beau nom retenu de geai des chênes. Demain il fera jour.
Dans le demi-jour
Réveillée en sursaut, mal lunée, prête à en découdre. Prendre la gamine, la changer, la nourrir, rien n’y fait, elle aussi est chagrine, viens ma môme, on va ouvrir aux bestioles, au moins on prendra l’air.
Dans l’écharpe au chaud sur mon ventre, elle reste tonique et droite pour bien tout observer, recommence à geindre dès que je m’immobilise. Il ne fait pas encore tout à fait jour et le canard refuse de sortir tout de suite, les poules moins tâtillones nous suivent et picorent aussitôt. Dans le demi-jour le chat nous protège, discrète sentinelle sur le côté du chemin.
Aviser sur le chemin du retour la planche commencée la veille dans le potager, trouver la fourche-bêche, passer la môme dans le dos. Elle s’agite et proteste comme à chaque changement de position, je cherche les gestes, amples et réguliers mais assez rapides, qui la berceront. Peu à peu les gémissements s’espacent et deviennent plus graves, son corps s’abandonne contre moi, devient plus lourd et plus chaud. Elle s’endort.
La volaille intriguée s’approche tandis que je m’active, je l’éloigne à grands gestes, fichez la paix à mes précieux vers de terre. Le chat ramassé s’impatiente devant le trou d’un rongeur, campagnol ou musaraigne dont il nous fera l’offrande s’il l’attrape. J’imite les gestes méticuleux de l’ami lointain, et comme lui j’émiette la terre d’entre les racines, puis la tamise encore entre mes doigts. Les mêmes mouvements recommencés, sans hâte et sans tarder, jusqu’à ce que l’énervement s’apaise, que la butte soit finie ou que la pluie vienne.
Brèves
- J’ai arrêté d’essayer de mettre la belette au sein, c’était trop difficile d’encaisser ses refus. J’attends les moments où elle « demande » et lui présente à ce moment-là, juste pour un câlin.
- A portée d’yeux quand je tire mon lait, trois photos pour m’encourager : un baiser entre le Chapeauté et moi, moi enceinte de huit mois dans le jardin, la belette endormie.
- Notre toute petite maison est encore trop pleine : désencombrer, épurer vous dis-je !
- Je rêve de prendre des bains avec la belette, peut-être après en fin de printemps si on arrive à financer les menus travaux et à les faire, nous les bricoleurs du 29 février. L’envie d’apprendre est là en tous cas.
- Une collègue m’avait dit qu’en faisant des enfants, on découvrait aussi leur père, dans ses bons et ses mauvais côtés. C’est vrai, et je me découvre aussi moi-même, et notre relation.
- Montagnes russes émotionnelles entre épuisement et émerveillement, angoisse et confiance, qui circulent entre nous trois.
- Je prends des notes pour plus tard : toujours garder à l’esprit que notre enfant sera un jour autonome, qu’elle l’est déjà un tout petit peu, que je serai en désaccord avec elle, que je ne la comprendrai pas toujours, et espèrer cependant que je lui témoignerai alors comme aujourd’hui amour et soutien.
- Besoin malgré tout le bonheur de crier ma frustration, ma colère, mon désarroi, ma fatigue parfois. (Merci à la mare et à ses têtards pour ça !)
- Bientôt, dormir.
Engrais verts